Elle défendait les droits humains et les droits des personnes LGBTQIA+ avec une ferveur et détermination à toute épreuve dans un des pays les plus strictes : la Russie. Elle était connue de tous.tes les militant.es anti-Poutine dans la région de Saint-Pétersbourg : la militante russe Yelena Grigorieva.

Image : CBS News
Le poing toujours levé
La Russie, nous le voyons depuis des années, n’est pas la dernière à mettre en colère quand il s’agit de droits humains et de droits LGBTQIA+. De nombreux militant.es combattent encore et toujours leurs droits ou ceux des autres dans l’incapacité de parler. Yelena Grigorieva en faisait partie.
Activiste sur une majorité de fronts, elle était à ses débuts, une militante nationaliste. Jusqu’à ce qu’arrivent les épisodes de l’annexion de la Crimée ukrainienne (par la Russie, 2014) ainsi que les répercussions désastreuses de la Guerre du Donbass (opposant le gouvernement ukrainien face aux séparatistes pro-russe et la Russie elle-même, 2014). Guerre qui entre 2014 et 2020 a fait plus de 13 000 morts et causée le déplacement de près de 1.5 millions de personnes (selon l’ONU). Après ceci, Yelena partira rejoindre le camp de l’opposition.
Elle n’hésitera pas à militer et critiquer bons points importants pour elle et pour beaucoup d’autres habitants russes. Elle se fera alors un nom dans sa région, Saint-Pétersbourg.
Et pour cause, Yelena critiquera le traitement des prisonniers politiques en Russie (passage à tabac, agressions sexuelles, mauvais traitements médicaux…) pour qui elle assistera à des rassemblements. Toujours en matière de politique, elle militera pour plus de démocratie en Russie, participera à des manifestations anti-guerres, à d’autres contre la torture, d’autres en faveur des Tatars de Crimée accusés de terrorisme (2019) ou encore par rapport à la situation d’échange de territoire entre la Tchétchénie et l’Ingouchie (2019).

Image : Facebook
Elle sera arrêtée quasiment à chaque manifestation. Et encore plus après qu’elle commencera à défendre les droits des personnes LGBTQIA+. Elle militera aux côtés de l’Alliance of heterosexuals and LGBT for equality (mouvement social russe, 2012, Saint-Pétersbourg), elle-même étant bisexuelle.
Mais Yelena n’était pas qu’une militante sur le terrain, elle l’était aussi sur les réseaux sociaux. Elle postait notamment toutes ses photos de manifestations sur sa page Facebook. Page qui lui servait de deuxième bouche : protestation publique en faveur des sœurs Khatchatourian (victimes de violences sexuelles et domestiques qui ont assassinées leur père, 2019) ou encore à montrer son soutien au cinéaste ukrainien Oleg Sentsov (arrêté en 2014 pour « préparation d’actes terroristes » et libéré en septembre 2019, trois mois après la mort de Yelena).
« Yelena a été tuée parce qu’elle n’avait pas peur de dire la vérité sur des sujets traditionnellement occultés en Russie, et que taisent les chaînes de télévision officielles »_ Marine Ken, militante

Image : Dinar Idrisov (Facebook)
Exécution, agression alcoolisée, coup monté… ?
Trois jours avant son décès, Yelena avait laisser sur sa page Facebook des mises en garde contre un groupe qui se faisait appelé Saw (en référence au film d’horreur). Selon un article de TV5 Monde, elle y aurait dénoncé la « chasse aux homosexuels, bisexuels et transgenres » encouragé par le site et déplorerait que les « autorités policières n’aient encore rien fait afin de démasquer les responsables de ce ‘jeu’ pour les traduire en justice ».
Qu’est-ce que Saw ?
Groupe LGBTIphobe qui invitait toutes les personnes allant dans leur sens à chasser une liste de personnes LGBTQIA+ qu’ils avaient publiés sur leur site web du même nom. On pouvait y retrouver les coordonnées personnelles de journalistes, personnes et activistes LGBTQIA+. Le nom de Yelena s’y trouvait ainsi qu’une photo de son visage. Ce groupe considérait leur liste comme un « jeu » au nom de « Saw : A Hunt for Gays in Ufa ». Au lendemain de la mort de Yelena, le site fut bloqué en Russie.
« Je ne pense pas pour autant que cette liste est liée à son meurtre, ces gens ne font que parler. Mais ils peuvent inspirer des fous. » Igor Kochetkov, président du réseau LGBT russe, visé par Saw
Comme beaucoup de personnes qui perturbent l’autorité en place, Yelena fut victime de nombreuses menaces de mort. Elle portait plainte à chaque attaque, agression et même une fois pour viol, tous restés sans suite. Les enquêteurs, bien qu’au courant de toutes ces plaintes, ne les ont considérées que comme des conflits personnels et non comme un harcèlement politique.
« Le meurtre reste exceptionnel, mais les menaces sont quotidiennes et les autorités laissent faire les sites qui diffusent des messages de haine » _ Igor Kochetkov
Une semaine avant sa mort elle avait rapportée à ses proches qu’elle se sentait menacée après avoir reçu des lettres inquiétantes. Le 21 juillet, son corps sera retrouvé près de chez elle, avec des marques d’étranglement, des blessures à l’arme blanche et des coups portés au visage et dans le dos.
Et à partir de là, toute l’histoire devient confuse.
Il y a d’un côté l’avis des enquêteurs et de l’autre celui de ses proches.
Du côté des enquêteurs : pour eux, sa mort n’est aucunement liée à un crime de haine. Ils la décriront comme une alcoolique, argument qui expliquerait les circonstances de sa mort : elle se serait alors disputée avec une connaissance (qui, d’après eux aurait effectué des travaux chez Yelena). Cette connaissance, Aleksei Volnyanko, approchant la trentaine, avouera peu après son arrestation (02/08) être le coupable. Toujours d’après eux, ce serait après avoir rencontrer l’agresseur au cours d’une soirée qu’elle serait allée fumer avec lui, sans quoi une dispute aurait éclaté, amenant A.Volnyanko à tuer Yelena.
Hypothèse qui a tout de suite été rejetée par les proches de Yelena. Pour les avocats chargés de l’affaire, ses proches ainsi que bons nombres de militants, cela relève d’une évidence, Yelena Grigorieva a été victime d’un assassinat politique. Aucun d’entre eux n’ont entendu parler d’Aleksei Volnyanko. Ils le soupçonnent d’être un bouc émissaire.
« Les enquêteurs parlent de meurtre domestique. Dans le milieu militant de Saint-Pétersbourg, personne n’y croit. Nous sommes tous convaincus que ce meurtre est lié à ses idées. » Igor Kochetkov
Bien que Human Rights Campaign (première organisation de défense des droits LGBT aux États-Unis) ait insisté pour que les enquêteurs effectuent une « enquête approfondie », les autorités policières russes n’ont toujours pas ouverte une enquête pour crime de haine.

Une existence envolée, un souvenir bien gardé
– Peu après son assassinat, une collecte de fonds au profit de sa mère fut lancée pour financer ses funérailles ;
– Sur sa page Facebook, on pouvait retrouver les photos de ses manifestations ;
– Son chat Turner, qu’elle avait demandé à son colocataire et ami Alexandre Mironov de s’en occuper s’il lui arrivait malheur ;
– Une vague de révolte et de manifestations dans sa région mais aussi dans plusieurs coins du monde et sur les réseaux sociaux ont eu lieu après son décès.

Image et illustration tirée du livre de Florent Manelli (40LGBT+ qui ont changé le monde 2)
Sans doute que cet article vous en aura plus appris sur les méthodes judiciaires et les injustices russes que sur la personne qu’était Yelena. Probablement encore que le passage sur sa mort fut plus long que sur ses actions ou encore sur qui elle était de son vivant. Mais, Yelena, bien que forcée de partir à 41 ans, a laissée derrière elle ses proches qui gardent et garderont l’image d’elle en tant que bonne vivante. Celle qu’on nommait intimement « Léna » était une femme gentille, amusante et qui avait beaucoup d’ami.es. Sa mort, bien que restée impunie prouve qu’il reste encore beaucoup de chemins à parcourir, et ce pour que des personnes comme Yelena puissent continuer à faire ce qu’ils sont destinés à faire : vivre.
« Pour une Russie que les gens ne craindraient plus, mais qui les inspireraient »

Sources :
– Elena Grigorieva : https://fr.wikipedia.org/wiki/Elena_Grigorieva
– Elena Grigorieva : tuée pour avoir défendu les droits des LGBT en Russie ? : https://information.tv5monde.com/terriennes/elena-grigorieva-tuee-pour-avoir-defendu-les-droits-des-lgbt-en-russie-313103
– La militante LGBT russe Elena Grigorieva « a été sauvagement tuée près de chez elle » : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/07/23/en-russie-une-militante-lgbt-assassinee-a-l-arme-blanche_5492611_3210.html
– Elena Grigorieva : https://stringfixer.com/fr/Yelena_Grigoryeva
– Elena Grigorieva, militante russe assassinée : https://www.grazia.fr/news-et-societe/societe/elena-grigorieva-militante-russe-assassinee-114557.html
– Russie. Une militante LGBT assassinée à l’arme blanche à Saint-Pétersbourg : https://www.ouest-france.fr/societe/lgbt/russie-une-militante-lgbt-assassinee-l-arme-blanche-saint-petersbourg-6455992
– Dans les prisons russes, la banalité des mauvais traitements : https://www.la-croix.com/Monde/prisons-russes-banalite-mauvais-traitements-2021-03-26-1201147870
– Caucase/Russie : en Ingouchie, un échange de territoire qui ne passe pas : https://www.rfi.fr/fr/emission/20190410-caucase-russie-ingouchie-tchetchenie-kadyrov-territoires
– Russie : les soeurs Katchtourian, symbole des violences domestiques: https://information.tv5monde.com/terriennes/russie-les-soeurs-katchatourian-symbole-des-violences-domestiques-345021

